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Lucia Esteves : l’âme du lifestyle Design - 19 novembre 2019

(c) Laetizia Bazzoni

Propriétaire d’une boutique éponyme centrée sur l’univers de la maison et de La Forêt, une enseigne dédiée à l’art de la table, toutes deux situées dans le quartier d’Ixelles à Bruxelles, Lucia Esteves consacre sa vie à promouvoir les artisans belges et internationaux.

Au début de cette année, vous avez changé le concept de votre enseigne Lucia Esteves. Exit la mode et place à une offre lifestyle repensée. Pourquoi ce choix ? 
Dans ma première boutique de la rue de Washington, je ne proposais que de la céramique et du linge de maison. Puis, j’ai ajouté des vêtements d’intérieur et du prêt-à-porter. Ce qui m’a fait me détourner de la mode, c’est que je ne me considère pas… à la mode ! Je ne suis pas une suiveuse. Le rythme dicté par le secteur du prêt-à-porter ne me correspond pas du tout. Les règles qu’ils imposent aux boutiques ressemblent à de véritables rouleaux compresseurs. J’ai donc eu envie de revenir à la source. Mon métier comme je l’entends ne consiste pas à faire de la déco. Pour moi, une maison réussie est un lieu où l’on ressent une vraie connexion entre les gens et leurs besoins fondamentaux. Je suis très attentive aux énergies qui circulent dans une habitation. 

C’est important pour vous de promouvoir et sauvegarder le savoir-faire artisanal ?
Je privilégie en effet les produits faits-main, le plus souvent des séries limitées. Mais lorsque je choisis de nouvelles marques ou des pièces artisanales, je ne réfléchis pas forcément dans ce sens. Même le linge produit par mon père au Portugal (on parle ici de produits semi-industriels) passe par les mains de femmes artisans. Elles travaillent main-dans-la main avec lui, certaines depuis 40 ans. Elles font partie de notre famille. La sensibilité d’un objet ne s’explique pas. Il se ressent.

Tristan Philippe céramiqueAvec la Forêt, vous mettez à l’honneur des talents belges dans le registre de la terre, comme le céramiste Tristan Philippe. Comment les découvrez-vous ?
Lorsque j’ai ouvert cette boutique, je voulais proposer autre chose que des marques industrielles, mais trouver des artisans dont l’univers cadre avec le mien n’est pas si facile. Tristan Philippe est un ami, mais c’est surtout un alchimiste. Il jongle avec les poudres et les émaux comme personne. Ses formes sont simples. C’est au niveau des couleurs que tout se joue. À sa façon, il maîtrise le hasard.

La terre est un produit qui plait. Expliquez-nous pourquoi.
Il y a trois ans, lorsque j’ai eu l’idée de cette boutique La Forêt, je ne savais pas que les objets en terre allaient connaître un tel engouement. Tout est parti d’une envie personnelle. Moi qui suis constamment dans le mouvement (donc dans le yang), j’ai la sensation que la terre me rééquilibre. Elle permet de recharger ses batteries, de revenir au calme. C’est comme si j’avais ajouté du yin dans ma vie. La Forêt, c’est un magasin caché où le temps s’arrête. On n’est plus dans l’idée d’un produit périssable. C’est de ça dont les gens ont envie aujourd’hui : sortir de l’immatériel pour tendre vers une forme d’intemporalité.

Le mot lifestyle est souvent galvaudé. Face au caractère formaté de l’offre des grandes marques, les artisans trouvent-ils encore leur place ?
J’utilise l’expression ‘art de vivre’ depuis 25 ans. Ce mot est souvent galvaudé mais je n’ai aucune envie de changer de registre. Dans ma boutique, ce que je défends, c’est l’idée du « peu, mais beau » . Un jour, les marques tendances oublieront le mot lifestyle pour en adopter un autre. Pas moi. 

Ce retour à la terre, c’est la conséquence d’un monde qui tourne trop vite ?
Vous savez, je suis la première à tourner trop vite. J’ai besoin de tout voir, de tout savoir. Chaque matin, je vais me promener en forêt avec mes deux chiens. Si vous ne vous accordez pas des zones de calme et que vous vivez tout le temps à 100 à l’heure, vous finissez par ressentir une terrible frustration. La nature a le don de tout rééquilibrer.

Vous qui possédez deux magasins dans la capitale, avez-vous constaté un regain d’intérêt pour les enseignes de proximité ?
J’aimerais dire que oui, mais hélas, je pense que nous vivons les dernières années des boutiques de quartier. Bientôt, nos enseignes s’apparenteront davantage à des « showrooms ». Nous offrirons une ambiance, des mises en scène, mais l’achat proprement dit se fera en ligne. Économiquement parlant, il est presque impossible de payer des vendeuses et d’avoir suffisamment de stock pour rester concurrentiel face aux grandes enseignes. 

Depuis 2005, année d’ouverture de votre premier magasin, le secteur a forcément évolué. Dans quel sens ?
À l’époque, les concept-stores avaient le vent en poupe. Depuis cinq ans, les ventes en boutiques ont fortement diminué. En termes de choix, nous ne pouvons plus concurrencer les mono-marques qui proposent l’ensemble de leurs collections dans leurs magasins et dont les marges sont forcément supérieures aux nôtres. Après deux saisons difficiles, la majorité des petites enseignes doivent fermer, tandis que les marques, elles, restent en équilibre grâce à la vente en ligne. Hormis, peut-être, les Maisons de couture dont le service fait partie intégrante du concept, les boutiques de mode n’ont plus d’avenir. A notre niveau, celui de l’aménagement d’intérieurs, pour rester dans la course, nous devons proposer des sélections très personnelles et remettre l’humain au centre de notre démarche.

Compte tenu de la dimension internationale de Bruxelles, vos clients sont belges, mais aussi étrangers. Quel regard portent-ils sur les designers belges ?
Il suffit de se balader sur le salon Maison & Objet à Paris pour comprendre que ce qui plait dans la création belge, ce n’est pas tant notre design que la sensibilité que nous mettons dans la création. À Paris, les choses sont plus intellectualisées, plus léchées. Chez nous, on ressent de la générosité et de la sincérité derrière chaque objet. Nous créons avec le cœur. 

Interview de Marie Honnay

(c) Nicolas Schimp

(c) Nicolas Schimp

(c) Nicolas Schimp

(c) Nicolas Schimp

Anne Demeulenmeester for Serax

Anne Demeulenmeester for Serax

(c) Nicolas Schimp

(c) Nicolas Schimp

Tristan Philippe

(c) Nicolas Schimp

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