Retour à la liste complète

Alok Nandi - Le futur du design, c’est maintenant Design - 13 mai 2020

Directeur de création, conférencier, consultant, enseignant et auteur, ce designer et théoricien multi-casquettes nous a livré sa vision du design tout en évoquant les conséquences du Covid-19 sur le métier de designer, mais aussi sur les perspectives qu’il laisse déjà entrevoir.

 Parlez-nous de votre parcours.
Je suis ingénieur civil de formation. Pendant mes études, je me suis intéressé au cinéma, ce qui m’a amené à me former en écriture de scénarios. J’ai ensuite été invité à plancher sur le design d’un livre et d’une exposition dans le cadre du festival de Cannes. Dès le début des années 90, j’ai entamé une réflexion profonde autour des logiques de comportement, ce que les Anglo-saxons appellent « patterns », qui influencent la navigation au sein d’un livre, d’une exposition, mais aussi sur un site Internet. J’ai longuement exploré ce domaine, principalement en ce qui concerne la bande-dessinée. Les nombreux projets qui m’ont occupé jusqu’à aujourd’hui m’ont permis de me plonger dans des notions de design contemporain, au croisement entre la technologie et la compréhension des comportements humains.

Vous insistez sur le malentendu qui subsiste quant à la définition-même du mot design.
Sa définition reste en effet cantonnée à la notion de design d’objets. C’est terriblement réducteur, mais aussi contre-productif puisque cette mécompréhension de ce que le terme englobe nous empêche de l’explorer autant qu’on le devrait. Pour clarifier mon propos, j’aime parler de Design « avec un grand D », c’est-à-dire le design expert – celui que je viens d’évoquer et qui, en francophonie, est le seul dont on parle –  par opposition à l’autre, « le design avec un petit d », le design diffus. Le premier s’applique à résoudre ce que je nomme les contraintes contradictoires. Au niveau mondial, il équivaut seulement à 10, voire 15% des territoires couverts par le design au sens large. N’est-il pas grand temps d’élargir notre horizon et nos actions ? Ces trente dernières années, les notions de design se sont fortement élargies. Elles n’ont plus rien à voir avec le design industriel, né il y a 150 ans. Dans les pays francophones, cette nouvelle réalité n’entre que très rarement en compte dans la réflexion des décideurs politiques. C’est paradoxal dans la mesure où, aujourd’hui, on parle beaucoup de créativité. Les gens rêvent d’être imaginatifs sans se rendre compte que ce design-là, parce qu’il permet de rencontrer les attentes de la société, en termes de bien-être, par exemple, est l’occasion de mettre son inventivité au service des nouveaux enjeux et attentes de la société. Et ça, ce n’est pas l’intelligence artificielle qui va y contribuer, mais bien la fécondité de l’esprit humain. Pour y parvenir, il faut éduquer le grand public pour, d’une part, susciter de nouvelles vocations chez les jeunes et, d’autre part, informer les parents par le biais des médias, notamment, pour qu’à leur tour, ils puissent élargir le terrain de connaissance de leurs enfants.

Cette démarche passe aussi par une refonte des systèmes d’enseignement du design au sens large.
Jusqu’ici, j’ai beaucoup parlé de la notion de design ; un design qui dépasse l’idée de création d’une nouvelle chaise, mais ça vaut aussi pour la mode. Il est grand temps de sortir du schéma classique du designer star véhiculé par la presse et les grands groupes de luxe pour se concentrer sur un enseignement centré sur la notion d’artisanat du XXe siècle, qui allie la dynamique de la main et les matières cognitives. Aujourd’hui, un boulanger doit à la fois maîtriser les gestes de base de son métier, mais aussi élargir sa réflexion en manipulant certains outils et connaissances (dans le secteur du levain, entre autres) lui permettant de créer de nouveaux pains, en phase avec nos attentes en termes d’environnement, de santé et de bien-être. De la même manière, dans le cadre des cours que je dispense à l’institut Paul Bocuse, j’explore l’essence-même du métier de cuisinier. Je cherche à montrer aux étudiants, toujours dans cette approche systémique du design, qu’un chef est lui-même designer et que son terrain de réflexion dépasse largement l’idée d’un plat qui soit beau et bon. Pour un cuisiner, la bonne posture philosophique englobe une réflexion sur les produits, leur origine, etc. Pour un créateur de mode, c’est, par exemple, la remise en question de la saisonnalité. Le moment est venu de remettre tous ces schémas en question.

Vous dites que le Covid-19 a contribué à ouvrir les yeux du public sur certaines problématiques. Serait-ce donc le moment ou jamais de revoir certains systèmes ou infrastructures ?
D’autant que la plupart datent du XIXe siècle. Prenez la mobilité. Seules les villes qui ont su ou qui sauront remettre en question certains paramètres de design urbain pourront évoluer dans le bon sens. C’est ce que la ville de Gand a su faire. Consciente que les rues du centre n’étaient plus adaptées au trafic actuel, la ville a choisi de les rendre inaccessibles aux voitures. Par conséquent, Gand est devenue une ville où il fait bon vivre et qui, économiquement, se porte très bien. L’avantage avec le design urbain, c’est qu’il repose sur des timings très longs. Dans d’autres domaines, il faut agir plus vite. Cela complexifie le travail des designers et des décideurs. Selon moi, la posture du designer doit reposer sur trois axes : l’observation, l’humilité et le passage par une phase d’essais et d’erreurs qui fait partie intégrante du processus de changement. 

À l’heure des grands bouleversements sociétaux que nous connaissons, tout particulièrement dans le contexte du Covid-19, le design est plus que jamais, un moteur d’innovation. C’est votre avis ?
Pour répondre, je voudrais revenir sur la notion-même du métier de designer tel que je l’entends et sur la plasticité inhérente à cette profession. Quand il crée de nouveaux systèmes et plateformes, un designer doit pouvoir s’adresser à des techniciens, des managers ou encore des juristes. La crise que nous connaissons actuellement a accéléré certaines tendances sociétales, dans le domaine du travail, notamment. Prenons l’exemple du home-office. Confinement oblige, les entreprises, mais aussi les écoles, ont été contraintes de revoir les systèmes de partage d’informations et de connaissances. On constate que 60 à 70% de ces échanges ne nécessitent plus un espace physique commun aux différents interlocuteurs. C’est donc le moment de réinventer nos habitudes et nos protocoles de travail. Se pencher sur cette problématique, c’est toucher à la notion de bien-être qui, je l’ai évoqué, s’inscrit totalement dans les fondamentaux du design. Le design participatif, moteur de changement, doit à la fois s’appuyer sur la création de nouveaux scénarios, mais aussi sur la proactivité des commanditaires, tels les chefs d’entreprises, qui feront le pari de les expérimenter avant une possible systématisation de ces nouveaux modes de fonctionnement.

Interview par Marie Honnay

Plus d'infos

aloknandi.com



En collaboration avec

WBDM s'associe à TLmagazine pour promouvoir et diffuser la créativité et le talent belges à l'international. Pour découvrir plus d'articles sur la créativité belge, rendez-vous sur TL Magazine.