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Charlotte Lancelot: le ravissement de la matière textile Design - 12 mars 2021

(c) Made in 75

Diplômée de La Cambre Arts visuels au début des années 2000, la designer belge installée à Bruxelles développe de nombreux projets à l’international. Rencontre avec une créatrice textile engagée, mais aussi une enseignante conscientisée aux nouveaux enjeux d’un secteur en plein bouleversement.

Vos créations dégagent beaucoup de joie. Au risque de paraître cliché, c’est ce que recherchent les gens en ce moment ?
Si c’est ce sentiment qui émane de mes projets, j’en suis ravie. À titre personnel, j’ai besoin d’évoluer dans un environnement joyeux. Pour moi, le tapis est une pièce de mobilier à part entière. Quand il est réalisé en laine épaisse et décliné dans une palette très colorée comme c’est le cas de la nouvelle ligne « Crystal » pour Gan, il devient un lieu de détente, de ressourcement, mais aussi de jeu. Pour cette collection, c’est mon expérience accumulée durant plusieurs années dans l’élaboration de motifs qui a pu être pleinement valorisé. La collection « Chaddar » est quant à elle une extension d’un précédent projet amorcé en 2015. Elle met en lumière l’art de la broderie. Il s’agit de petites productions qui relèvent du domaine de l’excellence artisanale et de la maîtrise d’un savoir-faire hors pair.

Votre carrière de designer textile est résolument tournée vers l’international. Est-ce un choix, une envie ou une obligation ?
En 2006, j’ai eu la chance de participer au salon du meuble de Milan. Les contacts qui se sont noués là-bas avec Koziol, Gan ou Ligne Roset m’ont permis de me lancer en tant que designer freelance. À l’époque, je prospectais les marques sur les salons internationaux en fonction de mes affinités. Si l’on prend l’exemple de Gan, nous avons la même sensibilité. D’emblée, ils ont été réceptifs à ma vision créative.

Cette première collaboration remonte à quinze ans. En quoi le métier a-t-il changé depuis lors ?
Il est devenu très concurrentiel. Les réseaux traditionnels sont saturés. En tant que designer indépendante, je m’investis pendant plusieurs années dans chaque projet. Toute création devient un pari sur le long terme avec, en filigrane, l’angoisse que le produit ne soit pas un succès. Ces dernières années, on constate que les considérations locales, écologiques et artisanales ont gagné en importance. De nouveaux modèles de financement et d’usages partagés ou locatifs émergent. Les savoirs et l’information se partagent. On développe davantage de synergies. Le collectif prend plus de place. À condition d’y consacrer du temps, les réseaux sociaux permettent aussi à chacun de s’offrir sa part de visibilité.

Vous enseignez le design à l’ESA Saint-Luc à Bruxelles. Cette réalité du métier, la  partagez-vous avec vos étudiants ?
Ce qui m’importe, c’est de leur procurer une vision assez large du métier. En marge des cours que je donne aux futurs architectes d’intérieur, je suis chargée de cours dans le cadre du master en Design d’Innovation Sociale, un projet unique en Belgique qui rassemble des étudiants en communication visuelle comme le graphisme ou la bande-dessinée ou de l’espace comme le design et l’architecture. L’idée est de les amener à réfléchir ensemble sur des projets réels, aux changements sociétaux qui s’opèrent actuellement. Le vivre-ensemble, l’économie circulaire et la protection de l’environnement font partie des valeurs clés des projets mis en œuvre par nos étudiants. Dans les deux formations, nous accordons beaucoup d’importance à la compréhension du contexte sociétal et à la pertinence de la réponse créative qui matérialise une réalité faisable, viable et désirable. Ce qui me réjouit, c’est de voir à quel point la créativité et l’art sont des leviers puissants pour matérialiser ce changement tant attendu.

Récemment, vous avez, vous aussi, choisi de réfléchir aux valeurs que vous souhaitez véhiculer au travers de votre studio. Expliquez-nous.
À quarante ans, j’avais envie de me réaligner avec mes valeurs. Le confinement m’a donné la possibilité de réaliser ce travail. Je pense qu’en tant que designer, nous avons une responsabilité par rapport à ce que nous rendons désirable et à la manière dont les produits sont conçus. Ce qui est intéressant, c’est que le design peut aller au-delà d’un produit. C’est aussi un outil d’innovation qui peut faire naître de nouveaux usages. Je reste aussi très attachée à la beauté et à la poésie qui nous entourent et à la qualité de la proposition artistique. L’imaginaire et les émotions que les produits suscitent m’animent toujours autant. 

Dans votre cas, c’est justement cette approche durable qui vous a conduite à vous spécialiser en design textile.
Après mes études en design industriel, j’ai en effet développé, un peu par hasard, un projet centré sur l’idée de réemploi de matières destinées à être recyclées. C’est à ce moment que je me suis essayée à la broderie. Aujourd’hui, quand Gan utilise mes dessins pour « Diamond », une ligne de tapis d’extérieur en fibre recyclées à partir de matières plastiques, ce projet s’inscrit de manière logique dans ma réflexion globale sur les missions du métier de designer. En réalité, j’ai hésité entre le stylisme et l’architecture. Aujourd’hui je navigue entre ces disciplines avec beaucoup de passion et d’engagement.

Dernièrement, vous avez aussi décidé d’envisager votre métier un peu différemment.
Après avoir travaillé à l’international en Allemagne, France, Espagne…, j’ai eu envie de ré-envisager les bases de mon travail en me recentrant sur un contexte plus local. Quand je dessine un produit, je joue avec les faisabilités, le modèle économique du client et les besoins des utilisateurs. J’aime cette approche holistique et les contacts humains. Parallèlement, je continue à dessiner pour Gan avec beaucoup de plaisir et je pense qu’il est aussi important de soutenir l’artisanat en Inde pour le moment.

Comment cette réflexion se matérialise-t-elle dans le cadre de votre studio ?
J’ai amorcé de nouvelles collaborations avec des sociétés plus proches, en Belgique, notamment qui partagent mes valeurs. Je planche également sur des projets en autoproduction, histoire de pousser plus loin mon travail sur le réemploi de matériaux et l’économie circulaire.

Interview de Marie Honnay

Canvas collection

Crystal for GAN

Diamond nude for Gan

Diamond nude for Gan

Diamond nude for Gan (detail)

Diamond yellow for Gan

SILAï for GAN

Plus d'infos

charlottelancelot.com



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