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Franc Pairon : La mode, un secteur en manque de chef d’orchestre Mode - 29 juin 2020

Fondatrice de la section mode de l’École nationale supérieure des Arts Visuels (ENSAV) en 1986 à Bruxelles, qu’elle baptisa ensuite La Cambre Mode(s), elle poursuivit son idéal en créant un postgraduat en création de mode à l’Institut Français de la Mode (IFM) à Paris.  Rencontre avec une personnalité discrète, mais très attentive aux changements du secteur.

La création d’une section mode au sein de l’ENSAV La Cambre à Bruxelles était un sacré pari. Qu’est-ce qui vous a motivé dans ce projet ?
Il faut remettre le projet dans le contexte de l’époque : les années 80, une décennie durant laquelle le secteur de la mode était en plein boom. À la base, j’ai une formation en architecture d’intérieur, mais j’ai toujours été obsédée par l’idée d’exprimer ce que je ressentais au fond de moi au travers de mon enveloppe corporelle. C’est ce qui m’a amenée à la mode. À l’époque, j’enseignais cette matière à l’École Supérieure des Arts de Mons, mais aucune section mode n’existait en Belgique francophone. On m’a donc proposé d’en ouvrir une à La Cambre. J’avais pour mission d’élaborer une pédagogie sur un cursus de cinq années. Très vite, j’ai développé l’idée des défilés, une manière de faire rayonner le travail des étudiants. Par le biais des concours internationaux auxquels nous participions et des synergies avec d’autres institutions, j’ai également œuvré à l’ouverture de l’école vers l’international. C’est par ce biais que je suis entrée en contact avec l’Institut Français de la Mode à Paris. Treize ans après le début de ma très belle aventure à La Cambre, j’ai été invitée à créer un master en création à l’IFM. J’ai toujours axé ma pédagogie sur l’idée que l’enseignement devait, quoi qu’il arrive, revêtir une dimension ludique. S’il n’y a pas de joie dans la création ou dans le processus de fabrication d’un vêtement, comment pourrait-on ressentir une joie dans l’achat ? Pour moi, tout est là.

Cette joie dont vous parlez ne s’est-elle pas perdue sur l’autel de la surconsommation ?
Si, totalement. Pendant de trop longues années, la mode a été centrée sur l’idée de « fast fashion ». Je pense que la crise que nous traversons est l’occasion pour nous de revenir à l’essentiel. Il est temps de nous demander de quoi nous avons besoin, mais aussi de nous interroger sur la raison d’être de nos actions. L’industrie de la mode, pour ne citer qu’elle, nous a coupés de nos modes de fonctionnement rationnels pour nous détourner de ce qui avait vraiment du sens.

Pour les designers, cette crise est-elle porteuse de leçons pour le futur ?
Ces dernières années, on a beaucoup dénoncé le rythme effréné de la mode. Si l’on veut sortir de ce schéma de sur-création, une réflexion sur la cadence des collections est plus que jamais essentielle. En discutant avec les créateurs et les étudiants des écoles de mode, on se rend compte qu’ils n’ont pas forcément envie de reproduire ces mêmes schémas. Certains disent même avoir honte de soutenir un système dans lequel ils ne croient plus. Ils se demandent si dessiner un énième vêtement ou objet est de nature à les rendre heureux.

Cette période est donc propice à de vrais changements, mais de quelle nature ? 
Le secteur de la mode a toujours été dicté par la loi de la débrouille. Je pense donc que les jeunes vont rebondir. D’autant qu’il est de plus en plus clair que la solidarité prend le pas sur la volonté de générer du profit à tout prix. Des réseaux se tissent entre designers. Parce qu’ils sont davantage capables d’exprimer leurs émotions et d’échanger avec d’autres designers actifs dans leur discipline, mais aussi dans d’autres, ils vont pouvoir amorcer de vrais changements. La mode doit avoir une âme et, je le répète, créer de la joie.

La joie, c’est le contraire de la banalisation du travail de création. Or, c’est précisément cette banalisation qui a contribué à ce que le secteur perde son authenticité. Qu’en pensez-vous ? 
Quand on voit comme l’industrie de la mode considère le travail des artisans dans certaines régions du monde, c’est affligeant. Il faut absolument redonner du crédit à ces savoir-faire. Tant dans des pays comme l’Inde qu’ici en Belgique. Je pense notamment à certains métiers, comme celui de couturière de quartier.

Pensez-vous que ces professions ont leur raison d’être et vont renaître avec plus de lettres de noblesse ?
Absolument. Je pourrais vous donner l’exemple de la créatrice de Papillon, une enseigne de la capitale spécialisée dans les vêtements et objets pour enfants. À la base, elle voulait étudier la mode à La Cambre, mais nous l’avons dissuadée de se lancer. Nous pensions que ce secteur était trop limitant pour elle. Quand je l’ai recroisée dans son magasin, elle m’a expliqué qu’après avoir fait de la photo, elle avait ouvert cette boutique dans laquelle elle organisait aussi des ateliers de couture pour enfants. Une sorte de retour aux sources qui souvent, repose sur une réflexion plus longue. Je pense aussi à la petite marque « Dorothée l’a Fait », le projet d’une ex-étudiante en sérigraphie qui crée des fleurs en soie et des coiffes d’une extrême délicatesse. Il s’agit de concepts à petite échelle qui prouvent qu’aujourd’hui, plus que jamais, en marge des créateurs qui visent un poste de directeur artistique au sein d’une grande maison, certains souhaitent mettre leur énergie ailleurs. Tous les étudiants des écoles de mode arrivent avec un passif et une identité propre. Notre rôle d’enseignant est de les aider à trouver leur place.

S’ils veulent créer leur marque, les designers doivent être des stylistes, des techniciens, des responsables de production, des financiers, des communicateurs... C’est possible de cumuler autant de casquettes ?
Évidemment que ce n’est pas réaliste. D’où l’importance de s’entourer. Les plus belles réussites sont souvent le fruit de duos. Il est important d’inviter les jeunes designers à créer un maximum de synergies. L’idée serait de reconnecter tout le réseau textile en mettant en relation les créateurs, les producteurs de tissus, les professionnels de la pub, les financiers… Nous avons la chance de vivre dans un pays dont la créativité est reconnue au-delà de nos frontières. Mais pour la promouvoir, il faut sortir de l’idée du créateur solitaire. Pour réinventer un marché sain, il faut éviter de fragmenter les métiers. La mode a besoin de chefs d’orchestre charismatiques. On a souvent tendance à faire s’opposer les designers de mobilier qui sont dans une logique de pérennité et les créateurs de mode qui pensent à très court terme. Aujourd’hui, seule la mise en commun de talents complémentaires va pouvoir redonner du sens aux métiers de la création. S’il évolue dans le secteur de la mode, un manager doit lui aussi faire preuve de créativité pour trouver un nouveau langage vecteur de changements.

Si vous deviez donner votre définition de la mode, que diriez-vous ? 
Ce serait un vêtement dont les poignets sont complètement élimés et dont la doublure est en lambeaux. Pour moi, porter et reporter un vêtement est le plus beau cadeau qu’on puisse faire à un créateur. Ce n’est que comme ça que la mode a du sens à mes yeux.

Interview par Marie Honnay

Franc Pairon en Jean-Paul Lespagnard

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