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Francis Metzger: La ville recyclée Design - 15 octobre 2019

Francis Metzger

Fondateur du bureau MA², professeur à la Faculté d'architecture de l'Université libre de Bruxelles et passionné de foot, un sport qu’il pratique assidument, le Belge Francis Metzger se partage, cas rare dans le métier, entre création contemporaine et réhabilitation du patrimoine. Nous avons demandé à celui qui s’est attelé à des projets comme la Villa Empain, la Bibliothèque Solvay, la Gare Centrale ou encore la Maison Saint-Cyr ce qui le fait vibrer à Bruxelles et au-delà.

Pour les projets de rénovation que vous réalisez, vous insistez sur l’importance de créer un dialogue avec l’architecte qui a signé le bâtiment. Quand on se lance dans des chantiers prestigieux comme la Villa Empain, que ressent-on ?
C’est un sentiment particulier. L’architecte s’inscrit dans un moment très précis de l’histoire d’un bâtiment. Il y a eu un avant et il y aura un après. Notre travail s’apparente à la reconquête d’une œuvre oubliée. Il faut savoir, si l’on prend l’exemple de la Villa Empain, qu’elle n’était même pas classée. C’est nous qui avons demandé à ce qu’elle le soit. Les chantiers sur lesquels nous intervenons sont comme des animaux blessés. Il reste une identité, une promesse que nous devons anticiper. Je suis un joueur d’échecs. La réflexion en amont se passe dans ma tête, parfois simplement sous ma douche. Si le projet est retenu, commence alors un travail en 3D, la concrétisation de cette réflexion. Contrairement à ce qui se passe au cinéma ou en musique, l’architecte ne conçoit pas une œuvre immuable. L’architecture, c’est « l’art du temps ». Pour réussir ce type de projet, il faut y mettre une part de nous-même, souvent invisible, mais surtout cerner l’essence de l’œuvre. Ce n’est qu’à ce prix qu’on devient le collaborateur de l’architecte précédent.

Metzger, Maison Saint CyrEn juin dernier, votre bureau Ma2 a remporté, pour son travail de restauration de la maison Saint-Cyr, le Prix spécial du jury dans le cadre du prix européen d’intervention sur le patrimoine architectural. Au-delà de la fierté de décrocher une telle récompense, la considérez-vous comme une mise en avant de l’excellence belge en termes d’architecture ?
Si nous avons été récompensés, c’est que parmi les 300 projets en lisse, nous étions le seul bureau à avoir contribué à la restitution d’une œuvre disparue. Cette approche, à la fois scientifique et rigoureuse, est assez rare. Après avoir beaucoup démoli, Bruxelles a inversé le sens du balancier. Le prix Europa Nostra (récompensant l'excellence dans la conservation du patrimoine culturel, ndlr.) que nous avons reçu pour la bibliothèque Solvay, la Maison Autrique et la Villa Empain témoigne de cette volonté des autorités de sauvegarder ce patrimoine inestimable. Contrairement à celle de la fin du siècle dernier, l’architecture bruxelloise de la fin du XIXe et du début du XXe est exceptionnelle, sur le plan esthétique, mais aussi de par sa flexibilité. C’est une architecture intemporelle qui a la capacité d’évoluer et de se réinventer. 

Ces prix vous donnent une reconnaissance internationale. Avez-vous eu, d’emblée, une envie d’externaliser votre savoir-faire ?
Ce qui m’anime, ce sont les rencontres. Lorsque je collabore avec le Français François Chatillon sur la réhabilitation des serres de Laeken ou que de travaille sur la revalorisation des écuries de Fontainebleau, c’est un plaisir. Entre architectes, nous parlons la même langue. Nos méthodologies s’exportent bien et facilement. Et ces échanges sont vecteurs d’enrichissement. 

Quand vous réalisez un projet contemporain, vous partez d’une page blanche, c’est plus facile ?
La page blanche n’existe pas. Même sur un terrain-vague, il y a toujours bien un arbre qui vous donne un début de réponse. Parfois, c’est son orientation ou l’ensoleillement qui nous dicte la marche à suivre.

Vous dites que l'architecture requiert une éthique qui dépasse la notion du beau. Expliquez-nous…
La beauté n’est pas dans l’objet, mais bien dans l’œil de celui qui le regarde. Certaines choses pourtant essentielles ne se photographient pas. L’architecture doit combler les besoins en espace et en lumière des futurs utilisateurs du bâtiment. Les tendances changent, mais ce qui reste, c’est ce sens de l’espace. Pendant plusieurs décennies, les écoles d’architecture ont boudé Horta. Or, c’était un grand architecte dont le talent dépassait largement la notion de mode. En ce qui me concerne, je recherche l’intemporel, l’émotion d’un bâtiment, le mystère qui s’en dégage et le confort de vie de ses utilisateurs.

Pour vos projets de réhabilitation du patrimoine, vous collaborez avec des artisans reconnus. On parle beaucoup de la revalorisation de l’artisanat, mais dans les faits, ces métiers sont-ils assez reconnus et valorisés ?
J’ai envie de vous répondre par une pirouette. Le premier problème, lorsqu’on s’attelle à ce type de chantiers, ce sont les matériaux. Pour la bibliothèque Solvay, nous avons dû trouver une alternative au bois d’acajou de Cuba qu’on ne trouve plus aujourd’hui. Tout cela demande des recherches approfondies et beaucoup de créativité. En ce qui concerne les artisans, contre toute attente, ce ne sont pas tant les peintres, les menuisiers ou les tailleurs de pierre qui font défaut. Trouver un chauffagiste ou un électricien capable de transposer l’émotion d’un éclairage ancien en utilisant des techniques d’aujourd’hui est une vraie gageure. Lorsqu’on se lance dans un nouveau projet, on ne peut s’appuyer que sur notre méthodologie. Le reste nous est inconnu. Notre travail consiste donc à combler cette incompétence en développant de nouveaux savoir-faire.

Si le patrimoine est un moteur d’intégration sociale, l’art au sens large l’est aussi. Quel regard portez-vous sur la création belge d’aujourd’hui ?
Qu’on parle d’architecture, de photographie, de cuisine ou de mode, les moteurs de création sont les mêmes. Ce qui nous lie, c’est une générosité, un besoin de partager. Je me sens proche de Christophe Hardiquest, chef du restaurant Bon-Bon, de la photographe Marie-Françoise Plissart ou de Michèle Noiret dans le registre de la danse… Mais je suis tout aussi admiratif du travail d’un artisan boulanger. 

Votre équipe est composée d’une brochette de talents européens. Cette dimension internationale semble jouer un rôle clé dans votre approche ?
Je me suis en effet entouré d’une équipe assez jeune et internationale : des Italiens, des Français, des Espagnols, une Danoise, un Congolais…. Des talents à la personnalité forte. Je compare mon bureau à un navire de corsaire. Il y a le capitaine et puis tous les autres, uniquement des chefs d’équipe. Nous avons la chance de travailler sur des projets exceptionnels. Si j’avais dû, au début de ma carrière, faire mon ‘casting de rêve’, j’aurais listé plusieurs bâtiments que j’ai eu la chance de rénover. Bruxelles est une ville où il fait bon vivre. Réhabiliter ses bâtiments équivaut à recycler la ville. En termes d’écologie, commençons par s’attaquer au macro avant de penser micro. C’est, à mon sens, l’approche la plus écoresponsable qui soit. 

Interview de Marie Honnay

F. Metzger - Team (c) S. Marteaux

F. Metzger - Maison Dewin (c) MF Plissart

F. Metzger - Théâtre de la Balsamine (c) MF Plissart

F. Metzger - Villa Empain (c) MF Plissart

F. Metzger - Villa Empain (c) MF Plissart

F. Metzger - Villa Empain (c) MF Plissart

Francis Metzger - Aegidium (c) MF Plissart

F. Metzger - Villa Empain (c) MF Plissart

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