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Lidewij Edelkoort : Un futur effrayant, mais terriblement passionnant Mode, Design - 28 août 2019

Photo: Ruy Teixeira

En prélude à « Textiles Revealed », l’exposition organisée à New York par Belgium is Design dans le cadre du New York Textile Month, nous nous sommes longuement entretenus avec la Néerlandaise Lidewij Edelkoort, observatrice de tendances et auteure, en 2014, de l’« Anti-Fashion Manifesto », un plaidoyer pour un retour à une industrie de la mode plus éthique, raisonnée et solidaire. Rencontre avec une femme engagée et enthousiaste qui ne se contente pas de souligner les dérives et les manquements d’une industrie, mais qui agit sur le terrain, développe des synergies et fédère les talents, les marques et les entrepreneurs désireux d’amorcer un vrai changement.

Parmi les dix thématiques de votre manifeste, vous aviez souligné l’importance de pousser toujours plus loin la recherche textile et, de manière plus globale, de revoir complètement un système en pleine dérive. Cinq ans plus tard, votre constat est-il toujours le même ?
La situation est, en effet, toujours pareille. Même si, tout récemment, j’ai commencé à percevoir un changement ou, en tous cas, un éveil de curiosité qui se manifeste au moment-même où nous parlons. Je reçois d’ailleurs de plus en plus d’invitations à m’exprimer sur ce type de thématiques lors de conférences. Alors, c’est vrai, prise de conscience ne veut pas dire changement. Il faudra des décennies avant de pouvoir constater de réelles avancées. Si, dans le cas de certaines marques, les promesses (comme celles de Zara qui s’est engagée à nettoyer toute sa chaîne de production) s’apparentent encore à une forme de « green washing », les géants de la « fast fashion » ne peuvent plus se permettre d’être pris en flagrant délit de « bad practices ». Les réactions des consommateurs sur les réseaux sociaux les obligent à répondre dans l’urgence à leurs interrogations. Quant aux centaines de designers employés par chacune de ces marques, ils sont forcément conscientisés, eux aussi. La volonté de changement est donc globale.

Comment expliquez-vous qu’à tous les niveaux de la pyramide, du luxe - pas toujours éthique - à la fast fashion, plus rien ne tourne rond ?
Lorsqu’ils publient leur bilan annuel, les groupes de luxe doivent rendre des comptes sur leur impact écologique. Ces dernières années, la plupart d’entre eux se sont d’ailleurs entourés d’experts en développement durable. Le problème, c’est l’obligation de croissance qui perturbe tout. Si vous vous engagez à produire sur base de matières bio et de manière locale, mais que vous continuez à ouvrir vingt boutiques par an, ça annule tous vos efforts. Ce qui importe aujourd’hui, c’est de dessiner moins, de produire moins, de vendre moins. Et puis, évidemment, d’augmenter un peu les prix. Cela ne se fera pas sans sacrifier certaines marques qui ne seront pas capables de répondre à ces nouveaux critères éthiques.  Pour la rentrée, nous préparons un « green book », un guide d’achat et tendances destiné à ceux qui veulent produire et consommer autrement en retrouvant une émotion dans la mode. Je présente des fibres d’avenir qui ne consomment pas d’eau (ou très peu) comme la ramie, l’ortie, le chanvre ou encore le papier de Mulberry. On y parle de recyclage, mais aussi des basiques éternels.

Il y a quelques années, vous citiez Dover Street Market comme l’un des derniers exemples de magasin réellement inspirants. Qu’est-ce qui peut encore sauver les boutiques physiques d’une mort annoncée ?
À force d’augmenter le nombre de boutiques, toujours plus uniformes et formatées, on a perdu notre appétit pour la mode. L’avantage de l’achat mesuré, c’est qu’il permet de regarder autrement nos vêtements et, par conséquent, de retrouver le plaisir de l’achat. En voulant se positionner sur tous les fronts (de la basket à l’hôtellerie en passant par la lingerie), les marques de luxe ont cannibalisé le marché.

Pensez-vous qu’on puisse obliger les marques de luxe à investir encore davantage dans la recherche et, à l’inverse, forcer la « fast fashion » à produire moins et à mieux payer ses fournisseurs ?
La seule solution vraiment efficace, c’est la politique du prix minimum, comme cela existe déjà dans l’agriculture. Un t-shirt sous la barre des 15 euros ou un bikini à 4 euros, c’est inacceptable. Ce matin, je lisais un article dans « Vogue ». La journaliste constatait que ses amies —belles et branchées — étaient prêtes à dépenser 17 euros pour un verre de vin, mais pas pour un maillot de bain. C’est ce type de calculs qui a brouillé les pistes. Dans le même temps, on constate chez les très jeunes consommateurs —ceux qui manifestent dans la rue pour le climat et mangent vegan — un besoin urgent de freiner la cadence. Certains décident de ne pas acheter de vêtement pendant un an. Ils privilégient le partage. Cette année, une étudiante du Royal College of Art de Londres (Laura Kraup Frandsen, ndlr.) a refusé de réaliser une collection de fin d’années. À ce niveau, cela équivaut à faire le sacrifice de son talent. A la place, elle a proposé une installation qui dénonçait les horreurs commises au nom de la mode. Un engagement relayé dans le monde entier par le hashtag #BoycottFashion.

Certains créateurs envisagent heureusement la mode autrement : en privilégiant le local et un retour à l’artisanat. S’agit-il d’une tendance éphémère ou d’un mouvement de fond ?
Une fois, pendant le festival de Hyères, j’ai discuté avec une potière installée dans le sud de la France qui a fait le pari de se limiter à une production locale. Si vous voulez acheter ses pièces, vous devez vous rendre dans son atelier. L’achat devient une sorte de pèlerinage. L’objet redevient désirable. Moi qui suis née en 1950, j’ai la chance d’avoir grandi dans une période où le ‘rien’ encourageait la fantaisie et enseignait la créativité. Aujourd’hui, lorsqu’un client me soumet un problème, j’ai, avant même que la discussion s’achève, échafaudé un début de solution. Quand j’étais enfant, une voiture par quartier était la norme. On est en train d’y revenir doucement. Les changements qui s’opèrent actuellement sont brutaux, mais fascinants.

Les avancées dans le secteur de la mode doivent-elles venir des créateurs — dont vous dites qu’ils font du styling, plutôt que de la création — ou bien de nouveaux profils comme ceux qui suivent la formation que vous avez mise en place à la Parsons School de New York ?
Il y a neuf ans, lorsque j’ai organisé, à Milan, une première exposition baptisée « Talking Textiles », elle a causé un électrochoc. Jusque-là, en design, on ne parlait que de formes. Personne ne s’intéressait au textile. Les designers ne possédaient aucune connaissance à ce niveau. Même lorsqu’il s’agissait de choses aussi tangibles et concrètes que le Jacquard… Ce travail pour la réhabilitation d’un secteur en perdition s’apparente à une croisade, mais qui en vaut la peine. À mi-chemin entre technologie et artisanat, les projets de nos étudiants sont la preuve qu’on peut réconcilier les deux. L’innovation peut prendre une forme hybride, entre biotechnologie et macramé. On s’éloigne de plus en plus de l’idée d’un design futuriste pour se rapprocher d’une création qui marie différents métiers : designer textile et chef, textile et parfum, textile et son, par exemple.

Les consommateurs semblent vouloir consommer local. Pensez-vous que les micro-marques – des créateurs/artisans installés en province, par exemple – constituent un « business model » intéressant ?
Je crois beaucoup au retour de la couturière de quartier. Cette approche existe encore dans des pays comme l’Afrique et l’Inde. Le défi est donc double : réimposer ce modèle économique chez nous et veiller à ce qu’il ne se perde pas ailleurs.

Le secteur textile peine à trouver des modélistes ou des patronniers. Que faudrait-il faire pour intéresser les jeunes aux métiers techniques ?
Les jeunes diplômés auraient intérêt à se regrouper pour proposer leur savoir-faire aux marques en freelance. Cela permettrait de ne plus externaliser le prototypage. En mode comme en design, créer de nouveaux produits est coûteux et très impactant pour l’environnement. Lorsqu’on voit comme les collections des marques, tant mode que design, se ressemblent, il serait plus raisonné de cantonner la création à quelques studios indépendants chargés de proposer des nouveautés à ces marques. Cela permettrait de rationaliser les coûts d’élaboration des produits et d’éviter l’uniformisation de l’offre.

Il restera toutefois la menace de l’intelligence artificielle…
J’ai déjà perdu deux clients japonais qui ont licencié leurs stylistes et confient la création aux data et à l’intelligence artificielle. Ma question est : « Peut-on vraiment apprendre à un robot à faire preuve d’intuition ? » La création doit rester un mystère.

Le regard que vous portez sur le secteur de la mode s’applique à d’autres univers, dont celui de l’édition, en crise, lui aussi.
Les influenceurs ont complètement brouillé les pistes, mais les CEO des marques sont désormais conscients que leur quête d’une visibilité toujours plus grande au travers des blogueurs et vlogueurs a favorisé l’éclosion de collections conçues dans une logique d’image uniquement. Invendables, elles ne font qu’augmenter le volume des déchets qu’engendre le secteur. Le problème des « landfills » devient insurmontable. Les influenceurs ont toutefois aidé les journalistes à se réinventer et à retrouver de la profondeur dans leurs articles. Dans un magazine, la mode a aujourd’hui sa place entre la culture et la politique. Il faut envisager les choses avec davantage d’amplitude en remettant les mots au centre du jeu. 

Chevalier Masson, Tapa daybedAvec Philipp Fimmano, vous êtes la curatrice de l’exposition « Textiles Revealed ». Dans une industrie en pleine mutation, quel est l’enjeu de ce type de rendez-vous ?
Il y a quatre ans, lorsque nous avons décidé d’organiser un événement autour du textile à New York, notre objectif était de préparer la ville à accueillir le Master en Textile que nous étions sur le point de créer à la New School/ Parsons School of Design. Programmé de fin août à fin septembre, le NYTM (NY Textile Month) regroupe une centaine d’évènements, tant dans les musées et lieux culturels qu’au cœur des ateliers d’artisans. La Belgique, par le biais de Wallonie-Bruxelles Design Mode, a été le premier pays étranger à s’inscrire dans ce projet. Cette année, les designers sélectionnés sous le label « Belgium is Design » exposeront pendant une semaine dans une galerie de New York. Si la qualité des projets est impressionnante, c’est évidemment grâce à l’implication de vos écoles. Contrairement à beaucoup d’autres, La Cambre n’a jamais renoncé à explorer ce secteur. L’héritage textile de la Belgique explique cette conscientisation, mais elle est aussi à chercher du côté des artistes et artisans, eux-mêmes. Certaines des pièces proposées sont monumentales. Elles sont vendues dans des galeries d’art, mais leurs auteurs travaillent aussi pour l’industrie et en tant que designer. Un statut hybride, lui aussi. Ils ne se contentent souvent plus de créer. Ils gèrent aussi la production. Cette approche holistique est synonyme d’une grande liberté. N’oublions pas que le textile est, depuis toujours, intimement lié à la notion de liberté. À l’Age de Bronze, les femmes tisserandes nomades ont gagné leur émancipation en vendant le fruit de leur travail. Ce nouvel engouement pour le secteur s’apparente donc à une véritable renaissance.

 

Interview de Marie Honnay

 

Krjst

Alice Leens

Christoph Hefti

Decluuz

Geneviève Levivier

BedrossianServaes

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