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Philippe Kern : La culture en gros plan Design - 09 juin 2020

Ce juriste d’origine française, spécialiste en droit européen et en droits d’auteurs, est installé à Bruxelles depuis trente ans. Convaincu que l’art et le design sont des sources d’innovation et des moteurs de changement sociétaux, il a fondé KEA, un bureau de recherche visant à promouvoir le potentiel des entreprises culturelles et créatives.

Qu’est-ce qui vous a amené à créer KEA ?
Mon Master en droit européen à Bruges m’a permis de décrocher un premier emploi à Londres dans le secteur audio-visuel. Cette expérience au sein d’une fédération professionnelle m’a ensuite conduit à m’installer à Bruxelles où j’ai rejoint PolyGram, une société spécialisée dans la distribution de films et de musique. Je défendais les intérêts de cette structure auprès des institutions européennes. Il y a vingt ans, plus que jamais convaincu de l’importance de soutenir les entrepreneurs qui prenaient le risque d’investir dans le secteur culturel, j’ai fondé KEA.

En 2006, suite à l’arrivée du numérique, avez-vous dû opérer un changement de cap ?
J’ai en effet transformé KEA en un centre de recherche. En 2006, nous avons réalisé la première étude portant sur l’économie de la culture en Europe. Les résultats que nous avons publiés montraient qu’elle représentait à l’époque pas moins de 6 millions d’emplois, ce qui en faisait un secteur plus important que celui de l’industrie chimique ou, en termes de production, que celui de l’automobile. Cette information a surpris les décideurs européens qui ont enfin pris conscience du poids des industries culturelles et créatives. Il est important de rappeler que la culture est un secteur qui ne se délocalise pas. En 2012, lorsque nous avons ouvert un bureau à Shenzhen, nous avons pris conscience de l’admiration qu’avaient les Chinois pour la capacité artistique et créative de l’Europe. Conscient de la richesse extraordinaire de nos ressources artistiques, il m’a semblé plus que jamais capital de libérer le secteur de son image élitiste et subventionnée pour inviter les décideurs politiques européens à s’y intéresser davantage.

À ce titre, pensez-vous que la crise du Covid-19 va coïncider avec un changement dans la manière dont le pouvoir politique va soutenir la culture ?
Le confinement et la distanciation sociale pénalisent de nombreux secteurs. Celui de la culture est sans nul doute l’un des plus touchés. Dans certains pays, les artistes ne bénéficient d’aucune assurance sociale. Même lorsque nous serons sortis de la crise, la reprise sera difficile. Notre rôle est donc de montrer que les artistes que nous défendons, mais aussi les designers, ont un rôle clé à jouer dans ce processus de reconstruction.

À quel niveau ?
Dans le cadre des groupes d’experts invités par les gouvernements à plancher sur ces thématiques, il est dommage que les artistes et les designers ne soient presque jamais conviés à se joindre au débat. Le secteur culturel doit montrer qu’au-delà des pertes économiques auxquelles il devra faire face suite à la crise, ses acteurs peuvent donner du sens à ce qui se passe dans le monde et apporter des réponses plus humaines aux questions qui se posent actuellement.

Concrètement, qu’entendez-vous par là ?
Si on accepte d’inclure des designers et des artistes à ces cellules de réflexion, leur capacité à envisager les scénarios différemment, ainsi que leur capacité à communiquer, donneront un caractère plus humain au débat. Ils contribueront à éviter que l’on se limite à une approche purement technocratique et scientifique des problèmes et seront de nature à mieux tenir compte de la dimension humaine des enjeux.

Dans cette idée de dynamique créative, comment se positionne notre pays selon vous ?
Bien que la capitale bénéficie de très peu de structures et de moyens de promotion, Bruxelles jouit d’une activité artistique très intense. Pour de nombreux talents belges et étrangers, elle agit comme un aimant. Et même si elle souffre de la régionalisation des matières culturelles et d’une insuffisance de dialogue entre les communautés, la Belgique est un pays ouvert, baigné de multiples influences et générateur de talents.

Cette question de la régionalisation, vous la mettez en parallèle avec le manque d’ouverture au niveau européen.
Dans l’idée d’une cohésion européenne, les échanges culturels entre pays sont une nécessité. Or, nous ne savons, ni ce qui se passe de l’autre côté du pays, ni chez nos voisins européens. J’ai l’espoir que la crise liée à ce virus planétaire puisse renforcer le sentiment de solidarité qui nous manque cruellement. Il est temps de dépasser la notion d’égoïsme pour tendre vers des visions communes. À ce niveau-là aussi, le dialogue interculturel joue un rôle clé.

Cette crise a également contribué à conscientiser le public sur les enjeux liés, entre autres, à l’écologie. Pensez-vous que les artistes peuvent devenir des acteurs clés de cette transition et révolution écologiques ?
Ce qui est certain, c’est qu’ils y sont sensibles. Même si les artistes s’expriment fréquemment sur le sujet dans le cadre de leur travail, les décideurs continuent de penser qu’ils n’ont aucun rôle à jouer dans la recherche de solutions innovantes et constructives. C’est oublier un peu vite que les grandes innovations, même dans le secteur technologique, sont liées à l’intervention artistique. La créativité apporte une esthétique aux produits, mais aussi une dimension émotionnelle. Elle peut apporter du sens à l’acte de consommation ou générer une expérience mémorable. La création est une forme essentielle d’innovation. Lorsqu’elles décident d’innover, beaucoup d’entreprises s’inspirent également du monde culturel pour créer de plus petites structures décentralisées, responsabiliser les équipes, libérer les énergies créatrices, à l’image du mode de fonctionnement d’un théâtre, d’une maison de disque ou d’une maison de production cinématographique.

À vous entendre, malgré les difficultés, il y a de l’espoir que les choses changent.
Même si beaucoup d’efforts ont déjà été faits, certaines institutions culturelles sont encore trop ancrées dans les modèles élitistes du passé et trop déconnectées de la société et de ses évolutions. Elles doivent contribuer davantage aux enjeux de justice et de cohésion sociale.

 

Interview de Marie Honnay

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